SPRING 2020, accueillir les nouveaux mondes Entretien avec Yveline Rapeau

Directrice de la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie / La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf

Que reflète la thématique Ancien et Nouveau monde, qui colore cette nouvelle édition de SPRING ?

Les grands bouleversements qui secouent le monde d’aujourd’hui traversent aussi le cirque contemporain, une discipline ancrée dans son époque. Cette édition 2020 de SPRING propose de nombreux spectacles qui illustrent cette tension de différentes manières, tant au niveau des propos que des esthétiques. Le GdRA en fait son sujet d’études avec Selve, à travers le récit délivré par une jeune femme, Sylvana, depuis le cœur de sa forêt amazonienne. Avec Les hauts plateaux, Mathurin Bolze se questionne sur les traces qui subsisteront de nos ruines successives. Ce balancement s’applique également à l’histoire du cirque contemporain elle-même. De grandes équipes artistiques passent le relai aux mondes qu’ouvrent les nouvelles générations, tel le Cirque Plume, qui signe son dernier acte artistique. D’autres compagnies sont traversées par des mutations esthétiques profondes : avec Möbius, XY transforme les codes de son vocabulaire  acrobatique, aux côtés de Rachid Ouramdane. Avec L’âne & la carotte, Lucho Smit quant à lui décrypte les différentes étapes qui jalonnent déjà l’écriture du cirque contemporain.

Ce balancement transparaît aussi dans le volet Cirque et Patrimoine.

Cette année, deux lieux incarnent chacun la notion de patrimoine de manière différente : le Château de Carrouges, inscrit au registre des monuments nationaux. Et le WIP, une friche industrielle réhabilitée en tiers-lieu dans la Grande Halle de Colombelles, ancien atelier électrique de la Société Métallurgique de Normandie. Ce lieu appartient à la nouvelle génération des squats institutionnalisés, dotés en équipement mais dont les modes opératoires restent ceux de l’alternatif. Inauguré en octobre dernier, il constitue l’écrin idéal pour FIQ !,  l’association entre Maroussia Diaz Verbèke, incarnant la pointe de la modernité circassienne, et le Groupe acrobatique de Tanger, garant d’une tradition de portés. Les cultures dialoguent autour d’enjeux actuels tels que la place de la femme. Le tout entre en parfaite résonance !

Autre ligne saillante de la programmation, les Portraits d’artistes.

Ces portraits sont l’occasion de mettre en perspective une œuvre en train de s’écrire. Nous ne visons pas l’exhaustivité ; il s’agit de composer un florilège destiné à cerner une personnalité, une signature. Celle d’un artiste auteur interprète tel que Jean-Baptiste André, de sa première création, Intérieur nuit, à la dernière, Deal. Entre les deux, Pleurage et scintillement, un troublant duo avec Julia Christ. Ou celle d’une équipe artistique, tel l’attelage atypique formé par Matias Pilet, acrobate, Olivier Meyrou, cinéaste, et Stéphane Ricordel, metteur en scène. Il ne s’agit pas d’une compagnie, mais de la rencontre de trois individualités fortes. A travers ce segment de leur trajectoire, nous souhaitons retracer la naissance d’une personnalité au plateau : Matias Pilet incarne Hektor, un personnage clownesque, digne de la grande tradition burlesque. Un véritables héros de nos imaginaires, à la manière d’un Chaplin ou d’un Keaton !

SPRING inaugure cette année un nouveau volet : le Cirque des 5 continents. Pourquoi l’Australie ?

Le cirque contemporain outrepasse désormais le cadre européen, voire strictement français, qui a longtemps constitué son creuset. Il est réjouissant de constater qu’il se développe désormais dans le reste du monde ! Nous allons nous faire un plaisir de le démontrer en donnant rendez-vous chaque année à un continent. Commencer cette première escale par l’Australie, un pays continent, constitue un espiègle clin d’œil. Cette étape correspond à l’émergence de nouveaux talents, tels que Gravity and Others Myths ou Casus Circus.  Ce désir de programmation, destiné à raconter l’histoire du cirque tel qu’il se développe, se combine avec notre préoccupation concernant la santé du monde. Afin de mutualiser les trajets, la compagnie sera présente sur le sol français dès le mois de décembre avec un précédent spectacle, et nous l’accueillons en résidence avant sa création.

Le festival accueille aussi de nombreuses créations. Un avant-goût ?

Yokaï kemame éclaire d’une autre manière ce phénomène d’irrigation du cirque. Guillaume Martinet de la compagnie De Fracto, y croise Hisashi Watanabe, jongleur contorsionniste imprégné de sa culture japonaise : l’esthétique butõ transparait dans sa gestuelle. D’autres moments de création vont constituer des occasions de joie particulière. En convoquant la technique du Cadavre exquis, Elodie Guezou prête ses talents d’interprète aux visions d’artistes de renom qui la mettent en scène. Nouvelle création aussi pour Pauline Peyrade, comédienne auteure de théâtre, et Justine Berthillot, extraordinaire acrobate circassienne, dont nous avions accompagné la première rencontre durant SPRING 2018. Cette génération se distingue par la présence de nombreux auteurs interprètes. Parmi eux, seront présents Etienne Saglio, Claudio Stellato, Alexander Vantournhout, Arthur Sidorov, mais aussi Juan Ignacio à la roue Cyr ou encore Pierre Cartonnet, circassien fétiche des castings de David Bobée, qui signe ici une première création personnelle. Citons aussi le Collectif Petit travers ou encore Adrien Mondot et Claire Bardainne, de grands perfectionnistes combinant arts numériques, arts plastiques et langage circassien. Nous sommes enfin ravis d’accueillir Inbal Ben Haim, jeune circassienne israélienne issue du CNAC. Une forme courte présentée au Fonds Régional d’Art Contemporain Normandie Rouen mettra en jeu son travail de recherches inédit : des cordes fabriquées à base de papiers, prémisse de Plis, sa création 2021, que nous accompagnons. Encore un nouveau monde qui s’ouvre, cette fois à partir d’un agrès très traditionnel, la corde lisse !

Comment se poursuit la structuration territoriale du festival ?

Au fil des éditions, SPRING consolide ses deux entrées. En premier lieu, un rayonnement temporel et territorial d’importance, sur un mois à l’échelle d’une région. Nous comptons d’ailleurs 5 nouveaux partenaires cette année en Seine-Maritime, soit 60 au total ! Au sein de cet espace-temps dilaté, qui fait la personnalité du festival, nous cherchons à offrir des moments plus concentrés, qui permettent aux professionnels de se rencontrer, de suivre l’actualité de la création via un parcours de spectacles sur un territoire ramassé, mais aussi de tourner leur regard vers les projets en gestation, grâce aux présentations de projets en collaboration avec Artcena. Nous cherchons aussi à créer des formes innovantes pour aborder de  grands enjeux du cirque contemporain : cette année, une rencontre avec Anne Quentin, Jani  Nuutinen, et Jean-Baptiste André autour du minimalisme dans le cirque contemporain.

La Maison des Artistes a été inaugurée durant SPRING 2019, sur le site de La Brèche. Quel bilan à l’issue de sa première année d’existence ?

Nous pouvons dire qu’elle correspond à nos intuitions. Je suis surtout stupéfaite par la rapidité avec laquelle les artistes se la sont appropriée ! Ils en occupent tous les espaces : lieux de vie, studio de répétition permettant explorations et écriture en actes, espaces de travail dédiés aux recherches sur les agrès, les costumes, la scénographie... Cette Maison répond à une dimension dont les circassiens avaient besoin, afin de traiter certains aspects de leur création dans de bonnes conditions. Enfin, ses espaces dédiés à l’écriture, une réelle innovation, sont déjà investis par de nombreux auteurs et journalistes spécialisés : Rémi David pour des recherches autour de la magie et la philosophie, Naly Girard pour un projet d’édition sur les écritures foraines… Mais aussi des artistes qui caressent un projet de publication, tels Tsirihaka Harrivel ou Alexander Vantournhout.

 

Propos recueillis par Julie Bordenave

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